SUR WALL STREET, un notaire engage un nouvel employé. Cet homme mystérieux se nomme Bartleby. À toutes les questions, il oppose invariablement une formule obscure et absconse : « Je préférerais ne pas » (« I would prefer not to », dans la version originale anglaise). Yann Collette est Bartleby dans l'adaptation théâtrale mise en scène par David Géry qui sera présentée entre le 21 et le 23 février au Théâtre de Namur. Par téléphone, le comédien français partage ses impressions sur la pièce et sur la nouvelle d'Hermann Melville (l'auteur américain de Moby Dick) qui l'a inspirée.
C'est une nouvelle que connaissent tous les psychiatres et psychologues. Bartleby est un personnage très énigmatique qui renvoie aux abîmes de chacun. Il pose des tas de questions et ne donne aucune réponse. Plus il pose de question, plus on s'en pose et en cela, cette histoire est universelle. Melville a écrit cette nouvelle en 1853, dans une Amérique qui vivait dans le protestantisme à fond les baskets, or il parle du vertige de vivre, de l'homosexualité, de psychanalyse bien avant l'heure... Bartleby, c'est une sorte de psychanalyste sauf qu'au lieu de faire « Mmm Mmm », il fait « Je préférerais ne pas ». Mais l'autre se dévoile à lui.
Exactement. C'est un personnage en creux et c'est en cela qu'il est passionnant à jouer, même si c'est un des rôles les plus difficiles à interpréter. C'est un défi mais j'adore ça.
Comme c'est un personnage creux, il a fallu que je remplisse ces creux, h ce jour, j'ai lu 39 livres autour de Bartleby — et ça continue — ce qui fait que je suis assez inattaquable sur le fond. Quant à la forme, j'ai plutôt travaillé la posture physique. J'ai trouvé des clés, des choses qui ont à voir avec la religion, avec l'autisme. Ce sont des attitudes figées qui sont assez dures à jouer...
Tout cela fait un personnage en forme d'énigme mais dans le¬quel les gens se projettent facilement. Il n'y a pas un Bartleby, mais autant de Bartleby qu'il y a de spectateurs dans la salle, il n'existe que par le regard qu'on porte sur lui.
Mon rôle est d'essayer de donner le maximum de crédibilité aux diverses interprétations qui existent. On a dit que Bartleby est l'ancêtre du psychanalyste, cette dimension existe dans la pièce. On a dit que c'est un homosexuel, comme Hermann Melville l'était, cette dimension y est également... Avec le metteur en scène et les autres comédiens, on a décidé d'aller au plus loin dans les questions, mais de n'offrir que des possibilités de réponses, de ne jamais rien imposer.
C'est vrai qu'il y a une es¬thétique très forte, très particulière, les gens nous parlent de Magritte, de Francis Bacon. C'est vrai qu'il y a ce côté noir et blanc. Mais les images sont toujours trompeuses, à la télé. Dans le spectacle, il y a quand même un aspect comique qui est très présent. Les trois scribes sont un peu comme des clowns. C'est difficile, d'ailleurs, d'avoir à côté de soi trois gugusses qui font les guignols alors que vous, vous ne pouvez pas bouger le petit doigt. C'est ça qui fait aussi la qualité de ce spectacle, c'est qu'on passe du rire aux larmes d'un moment à l'autre.
Oui, toute la partie formelle du spectacle est assez pointue. Comme il y a beaucoup de questions et pas de réponses, le message passe plutôt par le corps des acteurs. Mon personnage, je l'ai trouvé dans les pieds et pas dans la tête.
Alexandre Debatty
Vers l'Avenir, mercredi 15 février 2006