Rien que des fantômes

« El Pelele » : en espagnol, le pantin et, dans la culture de l'auteur de la pièce, un personnage d'une toile de Goya. Sur ce souvenir impressionniste d'un tableau aimé, Jean-Christophe Bailly a écrit une pièce où l'on ne retrouve guère les monstres et les mourants chers au peintre, mais une confrontation entre un monde mythologique et la réalité de la société.

El Pelele est un dieu qui descend parmi les hommes et, rencontrant d'abord un accueil peu aimable d'êtres vivants dans des arbres puis d'individus phosphores¬cents, se fait enregistrer comme ramoneur et peut, enfin, fréquenter l'humanité. Il croise un marchand roublard, un homme politique démagogue, des couples, il se mêle aux fêtes. Au dieu supérieur dont il dépend il avait dit qu'il serait heureux de revoir « les hommes, non, mais des tombolas, des lumières, des danses, oui ». Il profite de tout cela et a une liaison d'une grande douceur avec une prostituée. Il n'avait droit qu'à deux jours de liberté, mais peut-être restera-t-il parmi les hommes.

Une interprétation rêveuse

Jean-Christophe Bailly, poète de grande envergure et remarquable essayiste, avait déjà, dans une précédente pièce, « Pandora », conté la venue d'une personne divine parmi les hommes, en s'appuyant sur un mythe grec. L'œuvre était remarquable. En partant d'une simple émotion culturelle, Bailly reste là dans le flou. Alors qu'il vient de réussir, en compagnie du metteur en scène Gilbert Tsaï, un merveilleux spectacle sur le monde animal, « Sur le vif », donné il y a trois mois au Centre dramatique de Montreuil, il n'ose pas, cette fois, mettre les points sur les i, laisse le sens dans de lointains arrière-plans et se contente de faire défiler les anecdotes d'une quête imprécise. Il multiplie les angles de vision sans pour autant rendre clair son propos. Plus que les scènes dialoguées, ce sont les interventions du chœur, parce que, là, le poète retrouve son arme naturelle : le langage qui ne converse pas.

La mise en scène de Georges Lavaudant et l'interprétation rêveuse de Yann Collette donnent le maximum d'éclat à ce voyage symbolique. Par moments, la musique éclate, le plateau danse, les couleurs flamboient. Mais c'est pour mieux rendre évidente l'abstraction des scènes passées et de celles qui vont suivre. Nathalie Nell, Gilles Arbona, Philippe Morier-Genoud, Marie-Paule Trystam sont quelques-uns des passants de cette promenade parmi les fantômes. Dommage pour ce grand pari en faveur de la création contemporaine et cet effort que l'Odéon ne poursuivra pas la saison prochaine : aucune œuvre inédite d'un auteur français vivant ne sera au programme, mais on saluera un contemporain disparu et passionnant, Jean-Luc Lagarce, mort du sida il y a huit ans.


G. C.
Les Echos, jeudi 22 mai 2003