L'ancien et la famille

Acteur libre assurément, Yann Collette n'est jamais là où on l'attend. Il crée ainsi la surprise en interprétant, dans le film de Baslé, Alfred, dit l'Ancien. Un homme qui a connu des générations d'ouvriers. L'Ancien est la mémoire, le conteur, le fil rouge du film, celui qui a entendu le cri, celui à travers qui l'histoire s'incarne. Dans le cagibi du graisseur, il déroule pour Robert (Jean-Baptiste Maunier) le récit des existences passées, l'intimité des sidérurgistes et l'évolution du monde des métallos. Alfred personnifie les valeurs chères à Baslé, celles de solidarité, de filiation, de savoir-faire et d'engagement. Car le bougre ne renonce jamais à se battre. Yann Collette apporte à cet être chargé d'histoire une force subtile, une tendresse à faire fondre l'acier. En bref une humanité. Avec lui, on passe du rire aux larmes. « Il me faisait penser au chef d’orchestre des Virtuoses qui te fait pleurer tant il est émouvant. Pour moi, l'Ancien, c'est une crème. Une crème un peu brûlée, comme moi. Un abimé de la vie. » Yann Collette le dit avec un sourire comme pour alléger le propos. Puis, il enchaîne vite, parle de ce rôle comme d'un cadeau du ciel, des scénarios « à tomber raide » qu'il a dévorés d'une traite. « Dans l'intelligence des temps, dans la façon dont on passe du passé au présent, on voit bien qu'Hervé a été monteur. »

Il aime bien Alfred et son amour pour Lulu, si tendre, si délicat. L'Ancien a bien deux décennies de plus que Yann Collette. Au début, l'acteur doute, appelle Baslé, inquiet. « Vous êtes un acteur ? lui rétorque le réalisateur. Oui. bon. alors ça ira. » L'acteur en question raccroche, se dit que le metteur en scène est fou et, en artiste qui se respecte, continue à se faire du mouron. Il rappelle. « Et mon œil ? » « Qu'est-ce qu'il a votre œil ? » Collette pense très fort : « C'est pas vrai, il ne voit pas ma tète ». Précise qu'il a un œil de verre. « Je sais mais qu'est-ce que vous voulez en faire ? » Rien. Voilà comment démarre la relation réalisateur-acteur. Dès le premier jour de tournage, se souvient Collette, il décompresse. Baslé le présente à tout le monde : « Voilà, on était en famille ». Yann découvre « la générosité » du metteur en scène. « Il aime les acteurs ça se sent. Alors tu as envie de tout lui donner. » La preuve, il rêve déjà d'un prochain film avec lui. A même l'envie que le film se déroule dans le milieu des monastères. Comme l'Ancien, Collette a des comptes à régler avec les curés. Des souvenirs douloureux à exhumer de quand il était « interné », comme il dit, chez les frères de l'école chrétienne à Saint Nicolas pendant 6 ans. À tel point qu'il veut dénicher la photo de classe de 1968. Une photo qui, pour lui, parle d'elle-même. Elle a l'air de dater du XIXe avec tous ces élèves en costumes et le curé en soutane, au milieu, comme une ombre noire inquiétante. Mais très vite, il revient sur Le Cri, parce que le film lui tient « très fort à cœur ». Tout ce qu'il véhicule touche l'ancien militant. « Jamais je n'ai autant chanté l'Internationale de ma vie !

Toutes ces manifestations ça réveille des choses Ça a été des moments incroyables Et il y avait tous ces figurants anciens métallos qui n'étaient pas là pour avoir leur figure à la télé. Ils étaient là, vraiment, à f usine, dans les manifestations c’était chargé. Des moments étonnants forts comme ceux passés avec l'orchestre. Quand, le dernier jour, il a joué pour nous dire au revoir, j'avais les larmes aux yeux. » Yann vante aussi l'équipe fidèle d'Hervé, notamment la maquilleuse et le coiffeur qui l'ont vieilli en lui collant une moustache grise et une collerette de cheveux blancs. « Il y a dans ce film des procédés très simples qui relèvent presque de la convention théâtrale. Alfred est le vieux, on le dit et c'est accepté. » Tout comme on accepte, explique-t-il, que Marcel Bozonnet interprète toutes les générations de directeur. « Une idée géniale. J’ai retrouvé les gens du théâtre : Bozonnet. André Marcon, Dominique Valladier, Dominique Blanc. Jacques Bonnaffè... Le casting est extraordinaire et Hervé s’est amusé à faire jouer à contre-emploi des acteurs comme François Morel, Yolande Moreau, Olivier Saladin Bruno Lochet, Rufus.. On était en famille ; c'est une histoire de famille. »


Fabienne Darge
Le Monde, vendredi 2 décembre 2005