Décidément, Georges Lavaudant a la main heureuse dans son théâtre de l'Odéon. Après avoir fait courir tout Paris l'an dernier dans ses locaux nouveaux mais provisoires de la porte de Clichy avec la superbe « Phèdre » mise en scène par Patrice Chéreau, il devrait sans peine rééditer l'exploit en cette fin d'année : venu de Chambéry avec André Engel, qui y dirige le Centre dramatique national de Savoie depuis 1996, ce nouveau spectacle est, dans un registre très différent, un vrai bonheur de théâtre.
Le rapide va passer, l'omnibus est en retard, le chef de gare court, sa casquette sur la tête, tandis que sa femme, une jalouse, hystérique, de treize ans son aînée, hurle contre lui au premier étage devant son frère, le droguiste, qui tente de la calmer. Sur le banc, un homme attend, avec une valise : c'est un représentant en articles de cosmétique. Avec une grosse commère et son vieux mari, la conversation s'engage : les trains toujours en retard, la pingrerie des chemins de fer, qui ont * dégraissé » (l'adaptation est de Bernard Pautrat), ne laissant dans la gare de ce petit bourg qu'un seul employé, le mariage malheureux du chef de gare, la fraîcheur de la jolie fille du cafetier, Anna, qui fut la seule acheteuse de produits de beauté, et qui justement vient ici accompagner sot fiancé le boucher. Le train arrive enfin, Anna se retrouve seule avec le chef de gare, lui fait les yeux doux, le drague, lui vole un baiser... et c'est l'accident. L'homme, jusqu'alors employé modèle, mais cette fois distrait, a oublié de déclencher le signal. Le rapide a percuté un train. D y a vingt-six morts...
Où sommes-nous ? Dans une sorte de fable qui, sous ses allures de comédie folklorique, pourrait bien être un tableau de l'apocalypse qui s'annonçait quand elle fut écrite — en 1933 — et rôde peut-être toujours au-dessus de nos têtes... Ce « Jugement dernier » est, en effet, la dernière pièce, quasi in¬connue en France, du dramaturge austro-hongrois Odon von Horwath, mort en 1938 à Paris un jour d'orage, le crâne fracassé par un arbre sur les Champs-Élysées. Dès l'avènement d'Hitler, Horwath avait été interdit de représentation en Allemagne et s'était exilé. Et André Engel, qui avait déjà monté ses « Légendes de la forêt viennoise » en 1992, retrouve à juste titre dans ce « Jugement dernier » « la manière souple, suggestive, insaisissable » avec laquelle le dramaturge dénonce l'idéologie aliénante des personnages, qui alimente le fascisme.
Et en effet, après l'accident, qui bien sûr bouleverse tout le village, rien ne va plus. Devant le procureur et son substitut, la jeune Anna disculpe le chef de gare, qui, après quatre mois de prison, est accueilli en fanfare (au sens propre) à sa libération. Mais les ragots continuent : cette fois, c'est l'épouse harpie et son brave droguiste de frère qui sont mis au ban de la communauté, au café (quelques tables, à l'autre bout de la scène) les rumeurs vont bon train, et pendant ce temps-là ni le chef de gare ni Anna ne sont vraiment tranquilles... On n'en dira pas plus. Horwath n'assène rien, croque des personnages avec une plume trempée en même temps dans le vitriol et l'humour, mêle le fantastique à la satire sociale, et nous emmène pieds et poings liés vers son (tragique) dénouement. Il est, il est vrai, magistralement servi par André Engel et sa formidable troupe de quatorze comédiens : Jérôme Kircher, Éric Elmosnino (le frère), Évelyne Didi, Yann Collette (très drôle dans un double rôle), Julie- Marie Parmentier (la petite sœur de Sylvie Testud dans le film « Les Blessures assassines ») et tous les autres. La pièce n'est à l'affiche que pour un mois. Dépêchez- vous !
Annie Coppermann
Les Echos, jeudi 27 novembre 2003