Un tramway bringuebalant

jusqu'au 3 avril. Durée : 3 heures. Trop de fées se sont penchées sur le berceau de ce « Tramway » : les deux dramaturges stars d'Avignon 2009, Krzysztof Warlikowski, pour la mise en scène, Wajdi Mouawad, pour l'adaptation française ; une des meilleures comédiennes du théâtre moderne, Isabelle Huppert dans le rôle principal... on s'attendait à un miracle et c'est une déception. Ce « Tramway » très long — trois heures (une heure de trop) — ressemble davantage à un brillant exercice de style, un « work in progress », qui permet de mesurer l'art de chacun.

La pièce est difficile, parce que datée — comme tout le théâtre de Tennessee Williams. Blanche Dubois, une jeune femme au bout du rouleau, débarque chez sa sœur Stella. Cette dernière vit avec un immigré polonais, Stanley Kowalski, dans un appartement minable de la Nouvelle-Orléans au bout d'une ligne de tramway. Blanche ne se remet pas de la mort de son mari, qui s'est suicidé lorsqu'elle a découvert son homosexualité. Stella de son côte est enceinte et passe tout à Stanley, qui pourtant la bat. Alors qu'elle est à l'hôpital pour accoucher. Stanley viole Blanche, qui finit dans un hôpital psychiatrique Lune des classes (les sœurs Dubois appartiennent à la haute société), sexe et violence, amour, haine et folie... Nos deux dramaturges ont heureusement tordu le coup au mélo Se con-centrant sur l'univers intérieur de Blanche-Huppert, ils transforment le psychodrame en chaos mental, en ballet amer et ironique : les scènes de l'anniversaire, du viol de Blanche et de son dé-part à l'hôpital sont saisissantes.

Huppert impériale

Le décor « techno-trash » de Malgorzata Szczesniak est spectaculaire : une rangée de quilles sur toute la longueur au fond ; une galerie de verre horizontale mouvante, qui permet de varier les plans; sur l'avant-scène, k gauche : le lit de Stella et Stanley, à droite : le salon. Jeux de lumière et projections métamorphosent la scène en appartement déstructuré, en bowling-discothèque ou en terrain vague psychique La folie de Blanche (montrée de façon un peu appuyée lors de la première scène), les intermèdes chantés (rock, punk, disco et latino) sont parmi les morceaux de bravoure d'une mise en scène ultra-décalée, jusqu'à la cassure. Isabelle Huppert est impériale, jouant sur tous les modes et tous les tons la descente aux enfers d'une femme désespérée — alcoloo-junky, frivole, séductrice, arrogante, caustique, tendre, violée, cassée. Andrzej Chyra est moins convaincant — pas toujours juste et plus brutal que bête de sexe. Florence Thomassin (Stella) et Yann Collette (Mitch, l'ami de Stanley) sont impeccables en jouets du destin. Et la chanteuse Renate Jett campe une Eunice drolatique, 100 % cabaret-rock 'n roll.

D'où vient que ce spectacle foisonnant ne prend pas et que l'on reste à quai ? Son côté « compil » savante agace : trop de textes rajoutés (de L'Evangile selon saint Matthieu à « Jérusalem délivrée » du Tasse), qui diluent le propos plutôt qu'ils ne le concentrent, étirent le drame à l'envie et lui donnent un côté boursouflé. Trop d'effets aussi, un peu clinquants — le tramway tourne vite à la démonstration, nu body-building dramatique. Résultat : on est rarement ému ou concerné ; et on trouve le trajet un peu ennuyeux entre deux stations où crépitent enfin les étincelles du théâtre.


Phillippe Chevilley
Les Echos, Lundi 8 février 2010